Mon premier lombricomposteur tenait sous l'évier. Il vit aujourd'hui sur mon balcon parisien de 6 m² et nourrit toutes mes cultures en pot. Le lombricompost est l'amendement le plus concentré que je manipule : il s'emploie par poignées, jamais à la brouette. Voici comment fabriquer ton bac toi-même, choisir tes vers de compost, les nourrir sans faute et récolter ce trésor — même sans un mètre carré de jardin.
Lombricompost, lombricomposteur, vermicompost : de quoi on parle
Le lombricompost, ou vermicompost, ce sont littéralement les déjections de lombrics : la matière organique avalée par les vers ressort sous forme de turricules sombres, grumeleux, riches en humus. Le lombricomposteur, lui, c'est le contenant — un empilement de bacs où vit la colonie. On confond souvent les deux : le premier est le produit, le second est l'outil.
La grande différence avec le compost au potager classique tient à la température. Un composteur de jardin fonctionne par montée en température : les bactéries thermophiles font grimper un tas actif entre 60 et 70 °C environ, selon l'université d'État de Pennsylvanie. Le lombricompostage est une méthode de compostage à froid, où la décomposition passe par le tube digestif de vers épigés, ces espèces qui vivent dans la litière de surface et non dans les galeries verticales comme les gros vers de terre anéciques du jardin.
| Critère | Composteur classique | Lombricomposteur |
|---|---|---|
| Emprise au sol | Un tas d'environ 90 cm de côté | Un bac de rangement, empilable |
| Température de travail | 60-70 °C au cœur du tas | 15-25 °C, à froid |
| Volume traité | Déchets verts + cuisine, sans limite | Limité par le poids de vers |
| Délai avant récolte | 3 à 4 mois, bien conduit | 3 à 6 mois |
| Sous-produit liquide | Aucun | Le thé de vers, au robinet |
| Concentration en nutriments | Variable selon les apports | Élevée : à doser, jamais pur |
Autre argument depuis le 1er janvier 2024 : le tri à la source des biodéchets est généralisé et concerne aussi les particuliers, rappelle le ministère de la Transition écologique. En maison, un composteur règle la question. En appartement sans point d'apport volontaire proche, le lombricompostage reste la solution la plus simple pour traiter ses déchets de cuisine chez soi.
Fabriquer son lombricomposteur en bacs empilés
Les modèles du commerce sont bien pensés, mais rien n'oblige à en acheter un : un lombricomposteur maison se bricole en une après-midi avec des bacs de rangement récupérés. Le principe est simple : les vers montent toujours vers la nourriture fraîche, donc on empile des plateaux percés qu'ils traversent librement, et on garde un bac étanche en bas pour recueillir le liquide.

Le matériel, pièce par pièce
- 4 bacs opaques identiques de 20 à 30 cm de haut (environ 30 × 60 cm) : les vers fuient la lumière, le plastique translucide est à proscrire.
- 1 couvercle plein, plus une perceuse avec mèches de 3 mm et de 6 mm.
- 1 robinet de bidon et son joint, ou à défaut une simple louche pour puiser le jus.
- Du carton brun non imprimé, quelques briques ou tasseaux pour surélever le bac collecteur.
- Perce le fond des trois bacs supérieurs avec la mèche de 6 mm, une vingtaine de trous par fond comme le propose l'université de l'Oregon : c'est le passage des vers d'un étage à l'autre, et le drainage du surplus d'eau.
- Aère les parois : une ligne de trous de 3 mm tout autour de chaque bac, à 5 à 8 cm sous le bord. Sans oxygène, la décomposition tourne à la fermentation et ça sent mauvais.
- Perce le couvercle de quelques trous de 3 mm, puis colle une bande de moustiquaire à l'intérieur si tu crains les moucherons.
- Monte le robinet sur le bac du bas, au ras du fond, sans le percer ailleurs : ce bac reste parfaitement étanche, c'est le récupérateur de lombrithé.
- Cale une grille ou un morceau de bois dans ce bac collecteur pour que le plateau du dessus ne baigne jamais dans le liquide.
- Empile le bac collecteur, puis un seul plateau de travail pour commencer. Les deux autres attendront que le premier soit plein.
- Installe la litière : 8 à 15 cm de carton brun déchiré et bien humidifié, une poignée de terre ou de compost mûr pour apporter les micro-organismes, et le tour est joué.
Les variantes fonctionnent toutes selon le même schéma : bacs en bois non traité pour un rendu plus joli sur une terrasse, poubelle unique percée pour un modèle vertical, seaux empilés pour un petit foyer, jarres en terre cuite qui régulent mieux la chaleur au sud. Le seul modèle que je déconseille en appartement, c'est le bac enterré directement dans une jardinière : pratique, mais impossible à récolter proprement.
Les vers eisenia : lesquels, combien, où les trouver

Deux espèces de vers font l'essentiel du travail : Eisenia foetida, le ver du fumier rayé de jaune, et Eisenia andrei, rouge uniforme. Ce sont des vers de compost, pas des vers de terre de jardin.
La nuance est capitale, et c'est l'erreur numéro un des débutants : les gros lombrics que tu déterres en bêchant sont des espèces anéciques qui creusent des galeries profondes et se nourrissent de terre. Enfermés dans un bac, ils n'y survivent pas. Les eisenia, elles, vivent naturellement dans les tas de fumier et dans les litières de feuilles : leur milieu naturel, c'est exactement l'intérieur d'un lombricomposteur. On leur adjoint parfois Dendrobaena veneta, plus grosse et plus tolérante au froid, pour un bac installé dehors.

Le bon dosage de départ
- Au moins une livre de vers, environ 450 g (500 à 1 000 vers), pour un petit bac, selon l'université du Maryland.
- L'appétit annoncé varie selon les sources : plus de la moitié de leur poids par jour pour l'université de l'Illinois, jusqu'à deux fois leur poids par semaine pour celle de Caroline du Nord. Au démarrage, l'université de l'Oregon conseille 125 à 250 g de déchets par semaine pour 500 g de vers.
- La colonie s'autorégule : elle double en une soixantaine de jours environ (université de l'Oregon) tant qu'il y a de la nourriture et de la place, puis se stabilise d'elle-même.
Pour t'en procurer, le plus économique reste le don : les réseaux d'amateurs, les associations de compostage de quartier et les groupes d'entraide locaux en redistribuent en permanence, puisque chaque bac en surproduit. Sinon, les fermes lombricoles en expédient par la poste. Évite en revanche de prélever dans un tas de fumier inconnu : tu ramènes aussi ses cocons de parasites et de larves.
Installer et démarrer son lombricomposteur, même en appartement
Les eisenia sont à leur optimum entre 15 et 25 °C (université d'État de Caroline du Nord). Selon la RHS, leur activité chute nettement sous 10 °C et au-delà de 30 °C, et le gel les tue. Le bon emplacement est donc à l'abri du soleil direct et des courants d'air froid : sous l'évier, dans un cellier, une buanderie, un garage, une cage d'escalier, ou sur un balcon calé contre le mur de la façade — c'est ma configuration, avec un vieux paillasson posé sur le couvercle en janvier et un linge humide dessus en canicule.
Le premier mois, pas à pas
- Semaine 1 : dépose les vers sur la litière et laisse le couvercle ouvert quelques heures à la lumière, ils plongent d'eux-mêmes. La RHS conseille de les laisser s'installer environ une semaine.
- Semaines 2 à 4 : une petite poignée d'épluchures finement coupées de temps en temps, toujours enfouie sous la litière, jamais posée en surface.
- Ensuite : augmente progressivement, en te réglant sur la vitesse à laquelle l'apport précédent disparaît. C'est le seul indicateur fiable.
Deux réglages font toute la différence sur la durée. L'humidité d'abord : le contenu doit avoir la consistance d'une éponge essorée, entre 75 et 85 % d'eau selon l'université de l'Oregon, sans jamais former de flaque au fond. L'acidité ensuite : l'université de Caroline du Nord situe la plage tolérée entre pH 5 et 9, et un excès d'épluchures acides fait plonger le milieu. Des coquilles d'œufs finement broyées, que l'université de l'Illinois range parmi les apports conseillés, ont leur place régulièrement. Pendant les vacances, un lombricomposteur tient deux à trois semaines sans toi, selon les universités de l'Oregon et de Caroline du Nord : gros apport de carton humide avant le départ, couvercle en place, et c'est réglé.
Que donner aux vers, que leur épargner
Un lombricomposteur équilibré réclame les mêmes deux familles qu'un tas classique : des matières azotées humides (les déchets de cuisine) et des matières carbonées sèches (le carton brun). Vise une poignée de carton pour chaque apport d'épluchures. Coupe tout en petits morceaux : la surface d'attaque conditionne la vitesse à laquelle les micro-organismes et les vers vont décomposer le lot.
| Sans limite | Avec modération | Jamais |
|---|---|---|
| Épluchures de fruits et légumes | Agrumes, surtout les écorces | Viande, poisson, os |
| Filtres à café en papier | Pain, pâtes ; marc de café (avis divergents) | Produits laitiers, fromage |
| Sachets de thé, feuilles de tisane | Ail, oignon, poireau crus | Huiles et matières grasses |
| Carton brun, rouleaux, essuie-tout | Fanes très fibreuses | Plats cuisinés, sel, sauces |
| Coquilles d'œufs broyées | Feuilles mortes en petite quantité | Litières et déjections d'animaux |
Le marc de café mérite une mention spéciale, car les sources divergent : la RHS et l'université de l'Illinois l'acceptent, mais l'université d'État de Washington déconseille d'en mettre dans un lombricomposteur, où il peut blesser ou tuer les vers dans un espace aussi confiné. Depuis, le mien part au composteur du jardin partagé. À l'inverse, méfie-toi des tontes et des grosses quantités de fanes : elles se tassent, chauffent et créent des poches anaérobies. Ces déchets-là partent au paillage du potager, où ils sont bien plus utiles.
Récolter le lombricompost et le thé de vers
Compte trois à six mois avant la première récolte, selon l'université de l'Oregon, en fonction de la température et de la taille de la colonie. Le lombricompost mûr est reconnaissable au premier coup d'œil : noir, grumeleux, sans le moindre morceau identifiable, avec une odeur franche de sous-bois. S'il sent aigre, il n'est pas prêt.
La récolte par migration est la méthode la plus propre et la seule qui n'oblige pas à trier les vers à la main. Deux à quatre semaines avant (université de l'Oregon), tu cesses de nourrir le plateau du bas et tu déposes tous tes apports dans celui du dessus. Les vers suivent la nourriture et remontent d'eux-mêmes à travers les trous. Il ne te reste plus qu'à vider le plateau libéré, à le rincer et à le remettre en haut de la pile. Les quelques retardataires se récupèrent en tas conique sous une lampe : ils fuient la lumière vers le bas, tu écrêtes le sommet toutes les vingt minutes environ, comme le décrit l'université de l'Oregon.


Le lombrithé — le fameux thé de vers — s'écoule au robinet. Vidange-le régulièrement, sans le laisser stagner au fond du bac.
La RHS le range parmi les bons engrais liquides maison. Dilue-le à raison d'un volume pour dix d'eau, comme le conseillent la RHS et l'université de l'Oregon, puis arrose au pied des plantes. Jamais au pulvérisateur sur le feuillage : la RHS le déconseille, pour ne pas inhaler les microbes. Un engrais liquide gratuit, au même titre qu'un purin d'ortie, mais sans l'odeur qui va avec.
Utiliser le lombricompost sans le gaspiller
Un rappel qui évite bien des dégâts : le lombricompost ne s'utilise jamais pur. Il peut en effet être très chargé en sels solubles, prévient l'université du Maryland. On le coupe systématiquement de terre ou de terre pour potager, et on le dose selon l'usage.
| Usage | Dose | Comment procéder |
|---|---|---|
| Rempotage, plantation en pot | Un quart du volume au plus | 1 volume pour 3 de terreau au maximum, mélangé |
| Entretien d'une plante en place | 2,5 à 5 cm d'épaisseur | En couche au pied, griffée en surface |
| Semis et bouturage | En petite quantité | Jamais pur : attention aux sels solubles |
| Potager en pleine terre | Une fine couche | Griffée en surface du sol |
| Trou de plantation d'un gourmand | 1 poignée | Mélangée à la terre du trou |
Ce que tu apportes va au-delà de l'engrais. La RHS le présente d'abord comme un améliorant du sol : il contient des éléments nutritifs, mais aussi des champignons, des bactéries et des collemboles qui relancent la vie du sol. Sa structure grumeleuse aide à l'aération et à la tenue de l'eau : sur un balcon, où le substrat se tasse vite, c'est précieux. Mes tomates en pot reçoivent une poignée au trou et deux entretiens en cours d'été ; je ne leur donne pas d'autre engrais.
Et si tu jardines entièrement en ville, le lombricompostage boucle une boucle assez satisfaisante : ce que ton potager de balcon produit finit dans ton assiette, et ce que ton assiette laisse repart nourrir le sol des mêmes pots. Aucune brouette, aucun sac à transporter dans l'ascenseur.
Les problèmes courants et comment les régler
Un lombricomposteur bien conduit ne sent rien et ne se remarque pas. Quand il déraille, la cause est presque toujours la même : on a nourri trop vite. Voici le diagnostic que j'applique.
| Symptôme | Cause probable | Ce que je fais |
|---|---|---|
| Nuée de moucherons | Déchets laissés en surface, milieu trop humide | Enfouir les apports, couvrir d'un carton humide, arrêter les apports quelques jours |
| Odeur d'ammoniac ou de pourri | Suralimentation, manque d'oxygène | Ne plus nourrir le temps que l'odeur passe, ajouter du carton, aérer à la fourchette |
| Vers agglutinés aux parois | Bac neuf, milieu trop acide ou trop humide | Laisser une lampe allumée la nuit, ajouter coquilles d'œufs et carton |
| Voile blanc en surface | Mycélium : c'est bon signe | Rien, sauf réduire pain et agrumes |
| Fourmis dans le bac | Contenu trop sec | Humidifier, poser les pieds dans des coupelles d'eau |
| Petits insectes blancs sauteurs | Collemboles, auxiliaires inoffensifs | Rien du tout, ils décomposent avec les vers |
| Contenu détrempé, jus abondant | Trop d'épluchures humides | Vidanger le robinet, incorporer du carton sec |
Les trois erreurs que je vois le plus souvent
- Peupler avec des vers du jardin : les anéciques ne survivent pas en bac, seules les eisenia et apparentées conviennent.
- Vider tout son seau de biodéchets d'un coup : la masse chauffe et fermente avant que les lombrics aient pu l'attaquer.
- Oublier le bac en plein soleil : au-delà de 32 °C environ, limite de tolérance donnée par l'université de l'Oregon, la colonie est en danger.
Une dernière chose : un lombricomposteur ne remplace pas tout. Il traite les déchets organiques fins de la cuisine, pas les volumes ligneux. Si tu disposes d'un coin de jardin, garde-le en complément d'un vrai compostage en tas — et si tu cultives sous les toits, mon guide du potager d'intérieur te montre où caser tes cultures pendant que tes vers travaillent sous l'évier.
Sources
- NC State Extension, « Worms Can Recycle Your Garbage » (content.ces.ncsu.edu/worms-can-recycle-your-garbage) : optimum de 15 à 25 °C, pH toléré entre 5 et 9, une livre de vers mange jusqu’à deux livres de déchets par semaine, apports espacés de deux à trois semaines possibles, déchets à éviter.
- Oregon State University Extension Service, Composting with worms, EM 9034 (extension.oregonstate.edu/catalog/em-9034-composting-worms) : bac d’un pied (30 cm) de profondeur au plus, exemple 1 × 2 pieds, une vingtaine de trous d’un quart de pouce au fond, aération 2 à 3 pouces sous le bord, 1/4 à 1/2 livre de déchets par livre de vers et par semaine au départ, population doublée en 60 jours environ, tolérance de 40 à 90 °F, humidité de 75 à 85 %, litière de 4 à 6 pouces, récolte en trois à six mois, migration en 2 à 4 semaines, tri sous la lumière (20 minutes), jusqu’à 25 % du volume en pot, couche de 1 à 2 pouces au pied, jus dilué à 1 pour 10, absence de deux à trois semaines.
- Royal Horticultural Society, « Worm composting » (rhs.org.uk/soil-composts-mulches/worm-composting) : vers de compost (Eisenia foetida, E. andrei, Dendrobaena veneta), activité en baisse sous 10 °C et au-delà de 30 °C, litière de 8 cm, installation d’environ une semaine, aliments à limiter ou à éviter, jus dilué à 1 pour 10, usage en améliorant du sol.
- Royal Horticultural Society, « Homemade fertilisers » (rhs.org.uk/garden-jobs/homemade-fertilisers) : jus de lombricomposteur dilué à 1 pour 10, jamais appliqué au pulvérisateur.
- University of Maryland Extension, « Indoor Worm Composting or Vermicomposting » (extension.umd.edu/resource/indoor-worm-composting-or-vermicomposting) : au moins une livre de vers (500 à 1 000) pour un petit bac, mort des vers au gel, un quart du volume au plus dans un terreau, lombricompost pur chargé en sels solubles, oignon, ail et agrumes à limiter.
- University of Illinois Extension, « Vermicomposting » (extension.illinois.edu/composting/vermicomposting) : plus de la moitié de leur poids mangé par jour, coquilles d’œufs broyées et marc de café parmi les apports acceptés.
- Washington State University Extension, Using Coffee Grounds in Gardens and Landscapes, fiche FS207E (Linda Chalker-Scott) : marc de café déconseillé dans les bacs de lombricompostage.
- Penn State Extension, « Home Composting: A Guide for Home Gardeners » (extension.psu.edu/home-composting-a-guide-for-home-gardeners) : tas actif entre 140 et 160 °F (60 à 70 °C environ), tas de 3 pieds de côté, compost en trois à quatre mois.
- Ministère de la Transition écologique, « Biodéchets » (ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/biodechets) : tri à la source des biodéchets généralisé au 1er janvier 2024, particuliers compris.
