La première graine que j’ai gardée venait d’un haricot du jardin de ma grand-mère. Elle remplissait un bocal chaque automne, étiqueté de son écriture penchée, et ressemait la même lignée d’une année sur l’autre sans jamais passer par une jardinerie. Il m’a fallu des années pour comprendre que ce bocal valait plus que tous les catalogues.
Faire ses graines de potager n’a rien de sorcier. C’est une affaire de patience et de tri : choisir les bonnes variétés, laisser quelques pieds aller au bout de leur cycle, récolter à maturité, sécher à fond, ranger au frais. Je te donne ma méthode, les durées de conservation mesurées par des universités, et les pièges où je suis tombée.
Pourquoi faire ses propres graines au potager ?
Ce que ça t’apporte
- L’économie : un gramme de graines de tomate en compte de 250 à 430, d’après le tableau de l’Université du Nebraska. Quelques fruits bien choisis couvrent largement tes semis de l’année suivante.
- L’autonomie : tu gardes les variétés que tu aimes, même quand elles disparaissent des catalogues.
- La biodiversité : ressemer des variétés anciennes ou locales les maintient en culture. Et les pieds laissés en fleurs nourrissent au passage les insectes pollinisateurs.
- L’adaptation : d’une sélection à l’autre, tu obtiens des plants mieux adaptés à ton sol et à ton climat. C’est l’un des bénéfices que cite le gouvernement du Québec dans sa fiche sur la production de semences.
Sur mes 6 m² de balcon, je garde chaque année les graines de mes tomates, de mes haricots et d’une laitue. C’est peu. Mais ça suffit à remplir la boîte en fer où dorment mes enveloppes, et c’est un vrai geste de permaculture au potager, à la portée de n’importe quel jardinier, même sans jardin.
Variété fixée ou hybride F1 : quelles graines peut-on récolter ?

Tout commence par la variété. Seules les variétés fixées, qu’on dit aussi reproductibles, donnent des graines fidèles au pied dont elles viennent. Un hybride F1 est le croisement de deux lignées parentes : sa première récolte est belle et homogène, mais ses graines donnent des plantes qui ne ressemblent ni en goût ni en forme au pied d’origine. L’Extension de l’Université de Géorgie ne recommande de garder que les variétés non hybrides.
Lire le sachet d’origine
Le sachet te le dit. La mention « F1 » signale un hybride : inutile d’en garder les graines. Une variété ancienne ou paysanne, comme la tomate Marmande ou la laitue Merveille des quatre saisons, se ressème fidèlement. Pour démarrer, prends des graines bio de variétés anciennes, chez un semencier indépendant ou auprès d’une association de semences paysannes.
Autogames et allogames : qui se croise avec qui
Deuxième notion à saisir. Les plantes autogames ont des fleurs qui se fécondent elles-mêmes : tomate, haricots, pois, laitue, et le poivron d’après l’Université de Géorgie. Elles demandent peu de distance entre deux variétés. Ce sont les plus simples pour commencer. Les allogames, elles, dépendent du pollen qu’apportent les insectes ou le vent : courges, concombre, choux, carottes, betteraves. Deux variétés d’une même espèce s’y croisent facilement, et leurs graines donnent un mélange des deux.
Même les autogames ne sont pas étanches. Pour un jardin amateur, le gouvernement du Québec recommande 3 mètres entre deux variétés de haricots ou de laitues, 5 mètres pour les tomates courantes et 15 mètres pour les variétés anciennes. Il déconseille carrément l’aubergine, le concombre et les courges en petit jardin urbain, parce que les distances nécessaires y sont rarement atteignables. Sur mon balcon, j’ai tranché : une seule variété de tomate par an quand je veux en garder les graines.
Et les graines des légumes du supermarché ?
Tu as mangé une tomate délicieuse et tu voudrais la ressemer ? Le risque, c’est qu’elle soit un hybride F1. Ses graines lèveront, mais le résultat sera une loterie. Un légume acheté chez un maraîcher qui cultive des variétés anciennes est un bien meilleur candidat. Demande-lui le nom de la variété : s’il n’y a pas « F1 » derrière, tente ta chance.
Choisir et bichonner ses porte-graines
Un porte-graines, c’est le pied que tu réserves aux semences au lieu de le manger. Il transmet ses qualités à la génération suivante, alors je le choisis avec soin parmi les plants : le plus vigoureux, le plus sain, le plus conforme à la variété. Jamais le pied malingre. Jamais non plus celui qui monte à fleur avant tout le monde, car il transmettrait cette précocité.
Sélectionner les bonnes plantes
- Repère-les tôt dans la saison et marque-les d’un ruban, pour ne pas les récolter par mégarde.
- Garde plusieurs pieds par variété plutôt qu’un ou deux : l’un d’eux peut tomber malade juste avant la récolte, rappelle écoconso.
- Écarte les pieds malades : le Québec conseille de ne récolter les semences que sur des plantes saines.
- Tuteure-les et arrose-les en été. Une plante réservée aux semences grandit beaucoup avant de donner ses graines, et un coup de vent peut la coucher.
Attention aux bisannuelles : carotte, betterave, chou, poireau, oignon ou panais ne fleurissent que la deuxième année. Il faut les laisser passer l’hiver en terre, ou les protéger du gel, avant qu’elles ne montent en graines au printemps suivant. Le Québec les réserve aux jardiniers expérimentés, et je suis d’accord : commence par les annuelles.
Quand et comment récolter les graines de ses légumes
La règle d’or : on ne récolte jamais trop tôt. Une graine cueillie avant maturité n’a pas accumulé assez de réserves pour survivre. Le bon moment change d’un légume à l’autre. Chez la tomate, les graines sont prêtes quand le fruit est bon à manger. Chez la laitue, il faut laisser le pied en place bien plus longtemps. La courge, elle, finit de mûrir ses graines dans le fruit après la cueillette. Dans tous les cas, récolte par temps sec, une fois la rosée évaporée.
| Légume | Quand récolter | Méthode |
|---|---|---|
| Tomate | Fruit bien mûr, à point | Fermentation puis séchage |
| Concombre | Fruit laissé surmûrir sur le pied | Fermentation puis séchage |
| Haricot, pois | Gousses sèches, les grains sonnent dedans | Écosser à la main |
| Laitue | Aigrettes duveteuses | Frotter, puis tamiser |
| Carotte, panais | Ombelles brunes, 2ᵉ année | Frotter les ombelles |
| Radis, chou | Siliques sèches et beiges | Écraser les siliques, tamiser |
| Poivron, aubergine | Fruit surmûri, qui se ride | Extraire et sécher |
Pour les graines sèches, le plus simple est de laisser gousses, siliques ou ombelles brunir sur la plante. Quand elle est sèche et durcie, coupe-la à la base et finis le séchage à l’intérieur, suspendue ou sur une grille, comme le décrit écoconso. Il ne reste qu’à égrener au-dessus d’un saladier. Pour les graines humides, celles qui baignent dans la pulpe d’un fruit, il faut ouvrir le fruit, extraire et rincer.
Tomate et concombre : fermenter les graines humides
Chaque graine de tomate est enveloppée d’un gel qui l’empêche de germer. La fermentation le dissout et détruit au passage certains pathogènes portés par la graine, selon l’Université de Géorgie, qui la recommande aussi pour le concombre. C’est ma méthode de prédilection, celle que je détaille pas à pas dans mon guide pour récupérer les graines de tomates.
- Choisis une tomate bien mûre d’une variété reproductible, coupe-la en deux et presse la pulpe et les graines dans un pot en verre.
- Ajoute un peu d’eau si le mélange est trop épais et laisse fermenter au chaud, vers 22 à 30 °C, en remuant régulièrement : 2 à 3 jours au chaud, jusqu’à 5 jours à température ambiante.
- Un voile blanc se forme en surface : c’est normal. Si des graines commencent à pointer une racine, tu as trop attendu.
- Rince à grande eau dans une passoire fine : les bonnes graines, lourdes, tombent au fond ; les vides et la pulpe surnagent.
- Étale-les en une seule couche sur une assiette et laisse-les sécher à fond.
Courges et courgettes : la mise en garde de l’Anses
Ici, je dois te détromper. Pendant longtemps, j’ai gardé mes graines de courgette sans me poser de question. L’Anses signale pourtant chaque automne des intoxications par des courges amères. Elles apparaissent quand des variétés décoratives, comme les coloquintes, et des courges comestibles poussent dans le même potager ou chez le voisin, et que l’on ressème les graines d’année en année. Les hybrides obtenus ont strictement la même apparence qu’une courge comestible. Leur goût amer trahit des cucurbitacines, qui provoquent des troubles digestifs parfois sévères.
L’agence recommande donc d’acheter des graines neuves à chaque semis plutôt que de ressemer les siennes. Je m’y tiens désormais pour les courges et les courgettes. Et si un fruit a un goût amer, on le recrache et on n’en mange pas.
Faire ses graines, légume par légume
Chaque famille a ses petites règles. Voici mes repères pour les espèces que je récolte le plus, et par lesquelles je te conseille de commencer.
Mes repères pour récolter ses graines
- Haricots et pois : laisse les gousses jaunir puis sécher sur le pied, jusqu’à entendre les grains sonner dedans. L’Université de Géorgie conseille de laisser encore sécher les gousses cueillies au moins deux semaines avant d’écosser. Ce sont les plus faciles pour se lancer.
- Laitue : laisse un beau pied monter en graines. Quand les fleurs fanées se couvrent d’aigrettes, secoue les têtes dans une enveloppe, frotte, puis tamise. D’après le Québec, ces graines sont sèches dès le nettoyage.
- Poivron : attends que le fruit soit bien mûr et commence à se rider, puis gratte les graines et laisse-les sécher, sans fermentation.
- Carottes et choux : ces bisannuelles donnent leurs graines la deuxième année, dans les ombelles pour la carotte et dans les siliques pour le chou. Tiens-les loin de toute autre variété en fleur.
Commence par deux ou trois espèces, puis élargis d’une saison à l’autre. C’est en pratiquant qu’on apprend à produire ses graines sans y penser, et que la récolte des graines devient un réflexe de fin d’été. Dans mon carnet de culture, je note pour chaque lot la date de récolte et le pied d’origine. Trois lignes, et beaucoup d’erreurs évitées.
Nettoyer et faire sécher ses graines
Le séchage décide de tout. Une graine stockée humide moisit, ou germe dans sa boîte et ne lèvera plus l’année suivante. Étale tes graines en une seule couche sur une assiette en verre ou en céramique, ou sur un linge propre. Jamais sur du papier essuie-tout : elles y collent en séchant, et l’Université de Géorgie le déconseille aussi.
Mon astuce de séchage
Je mets mes graines à l’ombre, dans la pièce la plus aérée de l’appartement, jamais au soleil ni au four. Un petit ventilateur rend le séchage plus rapide et plus homogène, une astuce que donne aussi le Québec. Je les remue chaque jour pour qu’elles ne collent pas. Pour les graines de tomate, l’Université de Géorgie compte deux semaines ou plus : ne sois pas pressé.
Une fois sèches, souffle doucement pour chasser les débris légers, ou passe-les au tamis. Garde les graines les plus grosses et les plus pleines : les petites graines plates ne sont pas viables, note l’Université de Géorgie. Ne saute surtout pas cette étape. Des graines sèches à cœur, c’est la garantie de semences vivantes au printemps.
Conserver ses semences : où, comment, combien de temps
Trois ennemis guettent tes graines en boîte : l’humidité, la chaleur et la lumière. Plus une graine est sèche au moment du stockage, plus elle se garde longtemps, rappelle l’Extension de l’Université de l’Illinois. Je glisse chaque variété dans une enveloppe en papier, puis toutes les enveloppes dans un grand bocal en verre à joint. L’Université de Géorgie conseille ce montage, car le plastique ne protège pas bien de l’humidité.
Le bocal va dans un endroit sec, frais et sombre, un placard par exemple. Le Centre national de pomologie juge idéale une température stable de 5 à 10 °C. Le réfrigérateur fait donc très bien l’affaire, à une condition : laisser le bocal revenir à température ambiante avant de l’ouvrir, sinon l’humidité de l’air se condense sur les graines. Étiquette tout : espèce, variété, année de récolte, et le résultat de ton dernier test de levée. Sans ça, au bout de quelques mois, toutes les enveloppes se ressemblent.
| Légume | Extension de l’Illinois | Université du Nebraska |
|---|---|---|
| Tomate | 4 ans | 3 ans |
| Poivron | 2 ans | 2 ans |
| Aubergine | 4 ans | 4 ans |
| Concombre | 5 ans | 5 ans |
| Courge, courgette | 4 ans | 4 ans |
| Laitue | 6 ans | 5 ans |
| Radis | 5 ans | 5 ans |
| Chou | 4 ans | 4 ans |
| Haricot, pois, carotte | 3 ans | 3 ans |
| Betterave | 4 ans | 4 ans |
| Poireau | 2 ans | 6 ans |
| Oignon, panais, persil | 1 an | 1 an |
Ces durées sont des ordres de grandeur, pas des dates de péremption. Les deux tables s’accordent presque partout, sauf sur le poireau, où elles divergent franchement. Les tables françaises sont souvent plus prudentes : Gerbeaud et le Centre national de pomologie ne donnent que 3 ans à la laitue, et c’est pour ça que je m’en tiens à trois ou quatre ans dans ma fiche laitue. Retiens surtout la hiérarchie. Oignon, panais et persil s’épuisent vite : refais leurs graines chaque saison. Et sème toujours tes plus vieilles enveloppes en premier.
Le test de levée avant de semer
Pour une enveloppe de plus d’un an, je fais toujours un petit test à la fin de l’hiver. La méthode de l’Extension de l’Illinois : pose 10 graines sur un papier absorbant humide, plie-le, glisse-le dans un sachet plastique ou une boîte, note le délai de levée indiqué pour l’espèce, et laisse au chaud. La lumière est inutile. Au bout du délai, compte les graines qui ont démarré.
Lire le résultat, sur 10 graines
- 10 levées : sème normalement.
- 7 à 9 levées : sème un peu plus dense.
- 6 levées ou moins : mieux vaut racheter des graines fraîches.
Le Québec propose une variante : semer 20 à 30 graines dans un terreau humide et compter celles qui lèvent. D’après sa fiche, un lot qui dépasse 80 % devrait tenir quelques années s’il est bien entreposé.
Échanger ses graines : troc, grainothèques et ce que dit la loi
Tu auras vite plus de graines qu’il ne t’en faut. Au jardin partagé de mon quartier, on a pris l’habitude d’une boîte d’échange à l’automne : chacun y dépose ses enveloppes étiquetées et repart avec d’autres variétés. Les grainothèques et les bourses d’échange fonctionnent sur le même principe. C’est le meilleur moyen de faire circuler des variétés anciennes, et de découvrir celles que tes voisins ont adaptées au coin.
Est-ce permis ? Oui, pour les variétés du domaine public. Le dernier alinéa de l’article L661-8 du Code rural sort de la réglementation du commerce des semences leur cession, gratuite ou payante, à des utilisateurs non professionnels qui ne visent pas une exploitation commerciale de la variété. Seules les règles sanitaires relatives à la sélection et à la production continuent de s’appliquer.
Semis de printemps : semer ses graines maison

Au printemps, tes graines maison se sèment comme celles du commerce. La règle de base de l’Extension de l’Université du Maryland : enterrer la graine à deux à trois fois son diamètre. Exception notable, la laitue, dont la graine lève mieux à la lumière : on ne la recouvre pas.
Les semis de légumes d’été demandent de la chaleur pour démarrer. Le tableau de l’Université du Nebraska place la température optimale de levée vers 27 °C pour la tomate et vers 30 °C pour le poivron. Sur mon balcon, c’est la mini-serre posée près de la fenêtre qui fait ce travail.
Si tu débutes, commence par des légumes faciles à cultiver comme le radis, la laitue ou la tomate cerise : ils lèvent vite, pardonnent les erreurs et remplissent tes enveloppes l’année d’après.
Sur un balcon, en carré potager ou en jardinière, ces graines lèvent très bien. Pense aux bonnes associations de légumes pour optimiser chaque centimètre, et laisse toujours un ou deux beaux pieds, une laitue, un plant de tomate, monter en graines pour relancer la boucle. De la graine à la graine, ton potager devient un peu plus autonome chaque année.
Sources
- University of Illinois Extension (2021). Seed Viability and Germination, fiche d’information : durées de vie approximatives des semences, conditions de stockage, test sur 10 graines.
- Lindgren D. T., Browning S. J. (2011). Vegetable Garden Seed Storage and Germination Requirements, G2090. University of Nebraska–Lincoln Extension : longévité et nombre de graines par gramme (tableau I), températures optimales (tableau II).
- Warren J. (2022). Seed Saving Basics. UGA Extension, Camden County : hybrides F1, plantes autogames, fermentation (72-86 °F, 48 à 72 heures), séchage, stockage.
- Gouvernement du Québec. Production et conservation des semences, mise à jour du 11 mai 2026 : distances d’isolement, sélection, nettoyage, fermentation de 3 à 5 jours, test de levée, entreposage, étiquetage.
- Anses (2024). Cette année encore, attention aux courges amères ! ; Anses (2020). Beware of inedible gourds! : conseil de ne pas ressemer ses graines de courges.
- écoconso (2024). Récolter les graines de son potager en 5 étapes : plusieurs pieds par variété, séchage des plantes à graines sèches.
- Centre national de pomologie (2026). Durée germinative des graines potagères : nos points à connaître : température de stockage, durée pour la laitue.
- Gerbeaud. Durée germinative des graines potagères, tableau par espèce.
- University of Maryland Extension. Poor Germination of Vegetable Seeds : profondeur de semis, laitue semée à la lumière.
- Code rural et de la pêche maritime, article L661-8, dernier alinéa (Légifrance).
